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Hommage à Guy Serra


Par Bruno Chaudret

Notre camarade Guy Serra, Directeur de Recherche au CNRS, astrophysicien, pionnier de l’astronomie infrarouge, est décédé mardi 15 août 2000 à l’hôpital de Purpan à l’âge de 53 ans, emporté par un lymphome.

Catalan, originaire de Vernet les bains dans les Pyrénées Orientales, il a grandi dans le monde rural montagnard. Petit enfant, il découvre les splendeurs du ciel nocturne lors de longues nuits passées à irriguer les cultures sur les flancs du Canigou. Son grand-père, puis son père, ouvriers forgerons tous les deux, l’initient très tôt à apprivoiser la matière. C’est sans doute de ces deux expériences précoces qu’il tient sa vocation et ses talents d’astrophysicien instrumentaliste.

Il vient faire ses études supérieures à l’Université Paul Sabatier de Toulouse et réalise un travail de thèse (1974) sur les processus de production des rayonnements gamma de haute énergie. A cette époque on pense que toute la matière interstellaire est sous forme d’atomes, observés surtout par les grands radiotélescopes, essentiellement de l’hydrogène. Guy Serra fait partie des premiers scientifiques à proposer l’existence de très grandes quantités d’hydrogène moléculaire dans notre Galaxie, sous forme de nuages froids et denses capables de se condenser pour former des étoiles avec leurs cortèges planétaires. Il voit alors l’opportunité d’observer ces régions grâce à l’émission infrarouge thermique des grains de poussière. Il réalise les premières mesures de ce type avec une instrumentation embarquée sous un ballon stratosphérique, obtient son doctorat d’état en 1979, et participe ainsi à l’invention de l’astronomie spatiale infrarouge. Matérialiste avant tout, il croit surtout à la valeur de la mesure et crée à Toulouse au sein du Centre d’Etude Spatiale de Rayonnements du CNRS à l’Université Paul Sabatier, une équipe de recherche de renommée mondiale qui, depuis 20 ans, poursuit des études expérimentales et théoriques sur les particules et gaz interstellaires.

Chargé puis directeur de recherche au CNRS de 1980 à 2000, il initiera et dirigera de nombreux programmes de mesure. Le plus important, PRONAOS, réalisé en collaboration avec le CNES à Toulouse, est un télescope submillimétrique géant de deux mètres de diamètres embarqué sous ballon stratosphérique. Ce télescope a permis de réaliser la première mesure spectrale complète de la distorsion du rayonnement fossile issu du Big-Bang dans la direction d’un amas de Galaxies. Il a aussi permis de découvrir dans la Voie Lactée de nombreuses condensations interstellaires dont la température approche le zéro absolu et qui précèdent sans doute la formation des systèmes stellaires et planétaires. Guy Serra poursuivait des travaux théoriques sur la structure intime des grains de poussière pouvant les expliquer lorsque la maladie l’a surpris en mars 2000. Le département du CESR qu’il a créé participe à de nombreux projets spatiaux embarqués en satellite. Les plus importants, FIRST et PLANCK de l’Agence Spatiale Européenne (ASE), sont de grands télescopes infrarouges qui, mis en place à 1 500 000 km de la terre par une fusée Ariane 5 en 2007, permettront d’explorer les confins de l’Univers pour mieux comprendre les mécanismes qui à partir du " Big-Bang " ont permis la formation des galaxies, des étoiles et des planètes.

Homme responsable et soucieux de l’intérêt collectif avant tout, Guy Serra a exercé de nombreuses responsabilités au sein de la recherche française. Membre de plusieurs groupes d’experts au CNRS, au CNES et à L’ASE tout au long de sa carrière, il a participé de façon active au pilotage de l’astronomie française et européenne. Directeur adjoint du CESR de 1996 à 1999, il a aussi participé à l’essor de la formation permanente des personnels du CNRS aux niveaux régional et national. Il prenait aussi du temps pour dispenser son savoir et ses idées lors de nombreuses conférences scientifiques, et au travers d’un enseignement d’instrumentation au DEA d’astrophysique spatiale de l’UPS. Pour lui, l’exercice des responsabilités administratives était indissociable d’une exigence de participation de tous les intéressés, car il pensait que seule pouvait être réellement efficace une gestion démocratique des projets scientifiques.

Guy Serra a été un des principaux animateurs de la vie syndicale régionale de la recherche scientifique au cours des vingt dernières années. Il a durant toute sa carrière été adhérent au SNCS dont il a été secrétaire régional pendant presque dix ans. Il a siégé au Comité National du CNRS pendant de nombreuses années comme élu SNCS et venait d’être brillamment élu pour une nouvelle mandature après avoir présenté un projet ambitieux pour l’astronomie française, en désaccord avec les choix budgétaires gouvernementaux. Plus généralement, Guy Serra a toujours eu à cœur au cours de sa carrière de défendre une recherche fondamentale de qualité en France. Pour lui, ceci n’impliquait pas un repli du scientifique sur sa discipline, mais au contraire une ouverture sur la société comme en témoignent ses engagements pour la défense du Pic du Midi, ses actions de formation, ses conférences " grand public ", en particulier dans les écoles et établissements d’enseignement secondaire, et son souci de la pédagogie vis-à-vis de ses étudiants.

Guy Serra était membre du Parti Communiste Français depuis 1967. Il a toujours été fidèle à son idéal et attaché à la pensée communiste même s’il a été souvent critique en particulier dans les années 1980 vis-à-vis de l’évolution des pays socialistes. Guy a beaucoup apporté à la vie interne du PCF par des contributions écrites et toujours constructives et des discussions passionnées. Que ce soit en sciences ou en politiques, Guy Serra n’était pas un " croyant " mais un " pratiquant ". C’était un homme d’une grande rigueur scientifique, d’une grande honnêteté intellectuelle, d’une grande modestie et, peut-être par-dessus tout, d’une grande humanité. Ceci était apparent dans toutes les facettes de ses activités dans lesquelles Guy privilégiait toujours le facteur humain et démontrait au quotidien que la science ne se fait que par la rencontre d’êtres humains de compétences complémentaires.

Ses obsèques ont eu lieu le samedi 19 août au cimetière de Vernet-les-Bains (Pyrénées Orientales). Les nombreux témoignages de ses amis et de ses proches, dont Jacques Fossey pour le SNCS, ont donné de Guy une image d’un homme entier pour lequel il n’existait pas de clivages entre ses différents engagements, scientifiques, syndicaux et politiques qui n’étaient que différents aspects de son engagement pour ce qu’il appelait : " le sens de l’humain ".

Guy Serra restera pour ses proches et amis un homme chaleureux, amoureux de la vie, de la Catalogne et éternellement curieux de la réalité des choses.


Guy SERRA nous a quittés le 15 août dernier, à l'âge de 53 ans. Voici le message qu'il laissait avant de partir ; il nous concerne tous.

" L'humain

Si je devais laisser un seul souvenir, je souhaite que ce soit celui là : le sens de l'humain. La plus grande richesse, ce sont les personnes, toutes les personnes. La plus grande difficulté, c'est de conjuguer la diversité des singularités. Il y a plusieurs manières de le faire ; la militaire est bien connue ; son efficacité pour accomplir, à court terme, certaines tâches est indéniable et de multiples fois attestée. Mais ce n'est pas toujours humain ! Et puis, pour la recherche, les tâches d'exécution sont rares … La sollicitation des individus doit plutôt porter sur la recherche des ressources d'autonomie, de créativité, de motivation, bref de prise de conscience de la mise en partage d'objectifs communs : la réussite des projets que l'on se donne …guy.jpg (12067 bytes)
Hommage à Guy SERRA : Plus haut dans les étoiles

… Respect des singularités, culture de relations civiles, chaleur humaine chaque fois que c'était possible, me sont toujours apparus comme des priorités à placer avant tout autre impératif "stratégique" ou "rentable". Quel bonheur de pouvoir venir travailler tous les jours sans réticence, sans peur, sans angoisse devant le conflit, la provocation sournoise ou le prétexte d'affrontements qui masquent la guerre d'intérêts individuels mis en priorité devant l'objectif commun ! Le lieu de travail crée un groupe humain avec des personnes que le hasard des trajectoires de vie a rassemblées. Les relations sociales qui s'y développent vont constituer le cadre imposé à chaque individu. Autant qu'il soit humain. …… Cette humanité est pour moi le bien le plus précieux d'un groupe humain. "

Guy SERRA, Dimanche 5 Mars 2000, 17h50